L’élevage dans le respect de l’animal et du terroir: l’exemple de la biodynamie
Posté par soinsdazur le 1 février 2008
Dans l’air, dans l’eau, sous et sur terre, l’animal partage notre destinée terrestre.
Que ce soit au travers de l’observation naturaliste des animaux sauvages, de la presence d’un animal de compagnie chez soi, de l’élevage des animaux domestiques, le contact avec les animaux nous façonne imperceptiblement:
l’animal nous oblige à communiquer et, ce faisant, il nous domestique comme nous le domestiquons.
Force nous est de constater que cette communication interespèces se dégrade tant l’homme a chosifié l’animal, poussé par te contexte économique.
Notre histoire commune avec l’animal nous oblige à nous interroger: savons nous encore le voir, le comprendre, donc le respecter?
L’image des charniers fumants des épidémies de fièvre aphteuse ou d’encéphalopathie spongiforme bovine reste douloureusement dans nos mémoires comme le symbole de nos relations à l’animal au XX* siècle.
Les élevages industriels nous éloignent de la représentation de l’homme-éleveur de l’animal, celui qui conduit ce dernier en élévation, plus haut,
dans un partenariat fructueux, avec des liens épanouissants pour chacun.
L’art de l’éleveur consiste à trouver le juste milieu entre l’impossible et inutile retour au sauvage et la surdomestication
induite par l’intensification agricole qui conduit à l’artificialisation des liens entre l’homme et l’animal (surnombre. sélection génétique, insémination artificielle, etc.).
Elevage et couche d’ozone
L’élevage serait-il un facteur aggravant de la destruction de la couche d’ozone ?
Si les pets de vaches contribuent à faire de l’agriculture l’une des sources de gaz à effet de serre, ce que démontra, chiffres à l’appui, une étude du très sérieux organisme Euroslat (10 % des émissions de gaz à effet de serre, loin toutefois derrière la production d’énergie (81 %), d’après ces statistiques).
Il faut aussi savoir que l’enrichissement de la couche de terre arable en humus, en particulier par l’apport de fumier bovin décomposé,
grâce à son pouvoir fixateur d’azote, permet de diminuer les dégagements d’azote ammoniacal liés aux
déjections animales et qui joue un rôle dans la formation des pluies acides. Il y a donc bien un type d’élevage respectueux de l’environnement et un autre facteur de pollutions multiples.
Le rôle de l’animal dans la ferme
Manger de la viande et des produits animaux serait-il un luxe des habitants des pays développés ? Le débat sur la place de l’animal en agriculture me semblait passé de mode, mais lors d’un récent colloque naturaliste, cette problématique a été ressuscité: 33 % de la surface agricole sert à l’alimentation animale.
Au-delà de cette mathématique, il faut rappeler l’importance des fumures animales, de la rotation des cultures avec les légumineuses, des prairies naturelles pour l’équilibre des sols et des écosystèmes.
C’est bien la présence de l’animal qui induit les prairies naturelles et ce système fourrager qui contribue à améliorer nos paysages.
Ces paysages ne sont que plus vivants quand on y voit ruminer et marcher un animal : vache, chèvre, mouton ou autre.
Par ailleurs, il s’agit bien plus de modérer sa consommation de viande que de s’abstenir, sachant que l’agriculteur local ne pourra pas forcément proposer de viande chaque semaine à son marché,
en raison de ruptures de stock liées à un manque de surface. Un consommateur averti saura s’adapter, voire s’abstenir en toute conscience des limites qui entourent le terroir.
L’animal dans son terroir
II est bien évident que tout acte humain imprime une empreinte, entraîne des conséquences souvent paradoxales. Il faut laisser la place à une vision globale, distanciée et objective:
à chaque déconstruction succède une construction nouvelle. Le processus du compostage illustre à merveille ce renouvellement incontournable. Il s’agit aussi de savoir de quel élevage nous parlons.
Il faut établir une distinction entre l’élevage intensif, concentrationnaire, et un élevage respectueux de l’animal, de la .nature et du terroir. Du terroir aussi puisqu’il demande la présence de l’animal. Mais duquel ? Bovins, ovins, porcins, volailles ?
II va sans dire que l’élevage se doit d’être raisonné, et respecter un équilibre permettant aux animaux de remplir leur rôle, pour l’alimentation humaine et pour l’équilibre des sols.
C’est là un des enjeux de l’agriculture biodynamique : faire comprendre au consommateur qu’un agriculteur ne peut pas produire au-delà d’un certain niveau de production, en fonction des possibilités de sa surface agricole, du potentiel de ses animaux.
Le retour au concept de terroir passe aussi par là.
Quelques éléments du particularisme de l’élevage en biodynamie
L’animal occupe une place centrale en biodynamie : par la qualité des produits alimentaires qu’il nous fournit et par le supplément d’âme (an/ma en latin) qu’il nous apporte grâce à sa présence,
(et aux liens qu’il nous permet de développer), à sa place dans le paysage, à la valeur fertilisante de ses déjections pour le compost, par la médiation qu’il propose dans ses enveloppes qui servent à élaborer
les préparations biodynamiques.
L’organisme agricole
Pour le biodynamiste, il est impensable de raisonner le paysage, la ferme, de manière « cloisonnée », en fonction d’un seul critère, qu’il soit technique ou économique. La notion d’organisme agricole est centrale,
il s’agit de s’interroger sur l’animal qui convient le mieux à chaque terroir: la vache, la chèvre ou le cochon?
Ensuite, il faut adapter la taille du cheptel au potentiel du domaine, à sa surface afin d’éviter tout surpâturage ou un recours à des fourrages achetés à l’extérieur. Un organisme agricole est en équilibre
quand les exportations s’équilibrent avec les importations, de ce point de vue, la fumure animale, issue du domaine, démontre son caractère incontournable.
Est-il raisonnable d’utiliser des produits. même naturels, venus d’autres régions, comme les amendements à base de lithothamne (une algue) ou de guano ? Le souci du biodynamiste est de favoriser un développement « durable »,
soutenable, qui respecte les équilibres écologiques du lieu sans piller des ressources venues d’ailleurs.
Communiquer avec l’animal, c’est lui reconnaitre une identité. On sait très bien que dans une étable, dans laquelle l’éleveur est nerveux et agressif, les animaux seront stressés aussi.
L’homme, par son calme, son autorité, sa voix, ses gestes joue le rôle de régulateur du troupeau. De ce point de vue, la manutention quotidienne des animaux est un élément important ; les stabulations entravées (l’animal attaché son emplacement), obsolètes aujourd’hui tant décriées, (à juste titre quand l’animal ne disposait pas de possibilité de sortie pour s’abreuver ou pâturer), présentaient toutefois l’avantage de permettre de tisser des liens individuels entre l’animal et l’homme. Liens faits de toucher, de présence, de dialogue, de remontrance parfois,
tout ce qui fait une reconnaissance de l’identité de l’animal par l’homme et de l’homme par l’animal. De ce point de vue, un critère simple est la capacité dans les élevages bovins, de donner un nom à chaque animal, et de ce fait de le reconnaître dans son individualité. Ce moment magique de la rentrée du troupeau dans l’étable le soir rythme la vie de l’éleveur et de l’animal. Il en va de même pour la traite.
L’animal et l’homme ont rendez-vous quotidiennement avec l’autre, de manière inéluctable, à heure fixe, régulièrement ; l’homme pour élever l’animal, en tirer un revenu et une alimentation de qualité,
l’animal pour faire don de lui-même et participer à l’amélioration des terres par le don de ses déjections.
Une productivité raisonnable
Dans l’élevage, la situation est la même que dans l’ensemble de l’agriculture. Ces dernières décennies, on a réussi à obtenir une importante augmentation des rendements mais simultanément, les problèmes sanitaires se sont accrus.
La santé et la robustesse des animaux d’élevage ont diminué de manière effrayante et les problèmes à l’étable demandent toujours plus d’efforts et de dépenses de sorte que la rentabilité des élevages a été remise en question dans de nombreuses fermes.
La pratique de la biodynamie pose un préalable : la remise en cause de la productivité. Une trop grande productivité rompt l’équilibre de la ferme et met en péril la santé du cheptel ainsi que l’évolution de la ferme.
Concrètement, cela signifie la recherche d’un rendement qui soit en accord avec les capacités de l’animal.
Par exemple: pour la plupart des races bovines laitières, l’obtention de 4000 à 5000 litres de lait par vache permet de se contenter de fourrages grossiers, d’avoir des conditions physiologiques correctes et de fournir un lait de qualité, facile à transformer et de bonne qualité gustative.
Respecter l’intégrité et la nature profonde de chaque espèce animale
Pour un éleveur biodynamique, la réflexion initiale se porte également sur la nature même de l’espèce élevée (et de la race), et de sa mise en adéquation avec le lieu.
Dès lors, de nombreuses questions se posent : quelle est la capacité pour un domaine agricole de produire tel nombre de volailles ou de porcs sans déstabiliser la rotation (que l’on souhaite longue et très diversifiée)
et sans provoquer au bout du compte une fertilisation trop abondante pour les sols ? Combien de vaches peuvent supporter une surface donnée ?
Dans une région humide, on prendra des précautions avant de se lancer dans l’élevage de chèvres en raison de la sensibilité connue de cet animal au niveau des bronches ; dans les zones très sèches, et sur de sols légers, il faudra également être prudent sur la capacité à nourrir un nombre élevé de bovins, etc.
Puis-je, avec ce cheptel, équilibrer ma trésorerie, mon temps de travail ?
Ici commence l’art de l’éleveur, chef d’entreprise amené à opérer des choix.
C’est aussi le facteur limitant pour le consommateur qui doit prendre conscience de ce qu’impliquent certaines productions très demandées comme les œufs, la viande de poulet ou la viande de porc,
celles-ci ne pouvant être obtenues qu’au prix de déséquilibres pour les domaines et pour l’écosystème en général.
Satisfaire à tout prix ces besoins amène ainsi à des ruptures dans les équilibres écologiques et plus largement sociaux, souvent aux dépens des producteurs des pays en voie de développement.
La particularité des ruminants, comme les bovins laitiers, réside dans leur capacité à transformer en protéines et en graisses de grande qualité des fourrages sans valeur pour l’homme (comme le foin) et à fournir de surcroît une fertilisation importante.
Les porcs ont la capacité de transformer en graisse et en viande noble des déchets ou des sous-produits des transformations légumières, céréalières ou laitières, difficiles à gérer par le compostage.
Sans cette transformation par l’animal, ces déchets contribueraient à la dégradation de l’environnement (lactosérums de fromagerie par exemple).
C’est la raison de l’association entre transformation fromagère et petit élevage porcin.
Pour les volailles, le respect de leur caractère coureur, consommateur d’herbes et d’insectes devrait favoriser la réduction de là consommation de grains et de protéines importées.
Le rôle de la vache : sa bouse contribue à élaborer la fumure la plus équilibrée pour le sol. La présence de ses cornes, en particulier, y joue un rôle non négligeable de ce point de vue.
Nous considérons que l’écornage fragilise l’animal, ne lui permet plus de développer une dynamique digestive de qualité qui influera sur la qualité du compost.
La rumination donna à cet animal une sagesse toute particulière qui se traduit totalement dans 18 processus de compostage et dans l’effet retardé et durable de la fumure produite.
Rudolf Steiner, dans son cours donné en 1924, utilise le terme éloquant d’analyse cosmique qualitative pour décrire tout le travail « méditatif » de la vache au pré.
L’écomage fait partie de pratiques non respectueuses de l’intégrité de l’animal, c’est pourquoi le mouvement biodynamique milite depuis longtemps pour que les bâtiments d’élevage respectent des normes d’espace permettant à chaque animal de disposer d’un espace vital qui limite la possibilité de coups.
Personnellement, en dix années d’élevage de troupeau bovin, je n’ai pas eu à déplorer la moindre blessure grave dans mon troupeau, malgré l’achat d’animaux.
Il est clair, de ce point de vue, que pour constituer un troupeau homogène et cohérent, la sélection biodynamique s’attache tout particulièrement au comportement de l’animal, et pas uniquement aux criteres de productivité. On ne gardera pas la descendance d’un animal agressif ou difficile à intégrer.
Elever, créer et améliorer un troupeau se fait à partir du lieu. Le stress de l’introduction d’un animal dans un troupeau est source de maladies,
non seulement en raison du transport, mais de la rupture des conditions de vie de l’animal accueilli, doublé par le bouleversement de l’équilibre du troupeau existant. L’achat doit rester une exception.
La présence du taureau est un Impératif du cahier des charges des produits Issus de l’agricuture biodynamique (label Demeter).
La présence de taureaux reproducteurs, malgré les difficultés de leur maniement et le savoir-faire nécessaire, est indispensable pour assurer un équilibre psycho-affectif du troupeau.
Cette présence participe au respect des relations sociales équilibrées dans un troupeau. L’insémination artificielle devrait être une exception en élevage, les objectils de sélection des centres d’insémination étant souvent adaptés à des impératifs économiques productivistes, ciblés, sans représentation de l’animal dans sa globalité.
Elever des animaux procède d’un partenariat indispensable entra l’homme, sa culture et son agriculture. Tant pour le lien et la demande de domestication de l’animal que pour des raisons agronomique
II nous faut veiller à faire évoluer les conditions du développement respectueux des pratiques agricoles d’élevage.
« Nous construisons l’élevage comme nous le faisons de notre monde social. L’enjeu de l’ élevage pour demain n’est pas seulement l’économie, c’est d’abord la relation à l’autre, humain et animal, et à la nature ». Il nous faut renouer le lien à l’animal.
Au-delà de l’assiette, de l’étable, des jumelles. II faut revivifier la conscience du partenariat terrestre que nous cultivons avec l’animal.
Laurent Dreyfus rédacteur à la revue biodynamis



Ce texte a été publié dans la revue Biocontact de fevrier 2007
Je l’avais conservé en souhaitant avoir la possibilité de le faire lire un jour!! voila qui est possible